Une comédie douce amère : Les Toilettes du pape

Petit film sud américain sorti discrètement dans quatre salles parisiennes dont le Balzac, Les Toilettes du pape bénéficie d'un bouche-à-oreille très favorable. C'est la bonne surprise de la semaine !
L'Inconnu, de Tod Browning

Le jour, il (Lon Chaney) bande ses bras le long de son corps pour cacher un double pouce, particularité physique qui pourrait le faire reconnaître l'assassin qu'il est. Il rejoint ainsi la cohorte anonyme des monstres de cirque (les freaks chers au réalisateur américain). Elle (Joan Crawford) travaille dans le même cirque et, traumatisée par un vieux souvenir, ne supporte pas que des mains d'homme la touchent. Il est fou amoureux d'elle et pense que son infirmité lui permettra de supplanter ses rivaux. Pour être certain de conserver l'avantage et gagner définitivement le coeur de sa belle, il va jusqu'à se faire réellement couper les deux bras. Au sortir de l'opération, lorsqu'il se présente à elle pour la demander en mariage, elle lui annonce fièrement que son traumatisme est oublié et qu'elle va en épouser un autre. Tel est l'argument, sec comme un coup de fouet, de l'Inconnu, film de Tod Browning que nous avons projeté hier soir. Implacable, et aussi surréaliste que glaçant.
Pour accompagner ce petit chef d'oeuvre parfaitement inclassable, les quatre musiciens du Collectif Inouï ont sorti tous leurs instruments, créant une nouvelle ambiance à chaque scène. Sans oublier de se taire complètement lorsque l'homme, désormais sans bras et irrémédiablement voué à la solitude, part d'un rire inextinguible. Pas besoin d'en rajouter en effet.
Guantanamera... ou comment traverser Cuba avec un cercueil

Dernier rendez-vous de la saison avec le "rire de résistance" - mot d'ordre lancé par Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point et repris au Balzac avec un petit cycle de films de tous les pays ayant en commun un humour iconoclaste et revigorant. Après To Be or Not To Be, inépuisable chef d'oeuvre d'Ernst Lubitsch présenté le mois dernier par Tonie Marshall, nous avons programmé ce soir un film du réalisateur cubain Tomas Gutierrez Alea, Guantanamera (ou comment contourner un règlement administratif tatillon pour acheminer le cercueil d'une vieille tante décédée à l'autre bout du pays). Cerise sur le gâteau : le dramaturge et écrivain d'origine cubaine Eduardo Manet était là pour présenter la séance. Il a raconté sa rencontre avec le réalisateur (quand ils avaient tous deux 17 ans), leurs espoirs, leurs projets, leurs premières tentatives... Et il a raconté comment Tomas Gutierrez Alea avait choisi de rester à Cuba tandis que lui, Eduardo Manet, choisissait l'exil. Deux choix différents, deux carrières passionnantes.
Je profite de ce petit espace pour changer (un peu) de sujet et signaler qu'il y a actuellement au Rond-Point un spectacle formidable : dans "Phasmes" (les phasmes sont, si j'ai bien compris, de petits insectes qui prennent la forme de leur environnement), Daniel Mesguisch lit ses textes préférés et on est littéralement captivé. A voir de toute urgence !
L'Amérique du nord au sud : le road-movie de Julia

Erick Zonca nous avait touchés et impressionnés avec sa Vie rêvée des anges. C'était il y a dix ans. Il nous revient avec un road-movie américain et une actrice exceptionnelle pour qui il a écrit ce nouveau film : Tilda Swinton.
Rousse flamboyante, Julia est une catastrophe ambulante. Incapable de garder un homme ou un travail, elle boit beaucoup trop et se réveille souvent la bouche pâteuse. Un beau jour, elle passe vraiment de l'autre côté du miroir en enlevant le petit-fils d'un milliardaire. Commence alors une fuite désorganisée à travers le pays qui mènera la ravisseuse et son jeune captif jusqu'à la frontière mexicaine. Et là, de l'autre côté, le film change de visage et de rythme. Julia, elle aussi, bascule, et ce chavirement nous bouleverse.
Un coeur simple... en avant-première

Le Club des amis du Balzac s'est réuni hier soir pour une très belle séance liant - comme c'est souvent le cas au Balzac - musique et cinéma. Concert jazz en première partie de séance avec le Cinq'Tet : deux chanteuses et trois musiciens revisitent les grands standards de la musique de film (de Marilyn Monroe à Un homme et une femme, en passant par As Time Goes by ou Mission Impossible) avec humour et talent. On peut les retrouver le 16 avril à 20h30 au Théâtre de l'Essaïon.
Et puis le grand film, en avant-première : Un coeur simple, avec un merveilleux (et inattendu) duo de comédiennes, Sandrine Bonnaire et Marina Foïs. La réalisatrice Marion Laine était présente, chaleureuse et sympathique, racontant pourquoi elle avait choisi d'adapter, pour son premier film, un conte de Gustave Flaubert, comment s'était passé le tournage... Le film sort le 26 mars prochain. Il est beau, lumineux et bouleversant.
There Will Be Blood : le souffle de l’épopée

Nous avons eu la grande chance de pouvoir programmer au Balzac There Will Be Blood en exclusivité sur les Champs-Elysées. Il est rare que nous ayons à l’affiche des films qui soient à la fois ambitieux sur le plan artistique et promis à un bel avenir commercial. Le nouveau film de Paul Thomas Anderson appartient au cinéma que nous aimons et avons à cœur de défendre. Et en plus il attire de nombreux spectateurs, ce dont nous ne saurions nous plaindre ! Daniel Day-Lewis, justement récompensé pour sa prestation par un Oscar à Hollywood, joue le rôle de Daniel Plainview, un pionnier du pétrole qui fait fortune en exploitant des gisements en Californie et qui, à mesure qu’il s’enrichit, s’éloigne d’une humanité qui lui fait horreur. Portrait saisissant d’un fou mégalomane, épopée d’un solitaire opiniâtre confronté au mystère et au gigantisme de la nature, There Will Be Blood frappe fort.
The War, la Seconde Guerre Mondiale selon Ken Burns

Est-ce la grande qualité artistique, historique, humaine de cette passionnante série réalisée par le documentariste américain Ken Burns que la chaîne Arte va diffuser tous les mercredis à partir du 5 mars ? Est-ce tout simplement le sujet, sensible entre tous et qui nous concerne de très près ? Est-ce la qualité des intervenants choisis pour le débat par Jean-Claude Raspiengeas, du service culture de La Croix ? L’historienne Hélène Harter était précise et très claire, le cinéaste Bertrand Tavernier, ardent promoteur du travail de Ken Burns en France, passionnant et foisonnant comme toujours… Toujours est-il que les spectateurs qui ont assisté ce soir à cette nouvelle Ciné-Rencontre La Croix/Le Balzac sont tous, sans exception, restés dans la salle jusqu’à la fin du débat qui a suivi la projection en avant-première de 2 des 14 épisodes de la série. Et qu’ils auraient volontiers prolongé encore la discussion.
En guise de conclusion, ces quelques lignes sont signées Bertrand Tavernier. Elles figurent sur le site internet d’Arte : Ken Burns est l’un des grands cinéastes épiques, au sens que Brecht donnait à ce mot. Il passe de manière foudroyante du singulier au pluriel, du particulier au général, de l’individuel au collectif, d’une lettre à une image d’archive ou à un article de journal (Grandeur des correspondants de guerre et des journalistes de province), du front à l’arrière. À partir de quatre villes, de quelques dizaines de destins, il nous révèle une guerre qu’on croyait connaître par coeur, nous surprend sans cesse, nous bouleverse tout comme dans THE CIVIL WAR. On reste pantois, le coeur brisé mais on sait que THE WAR fait partie maintenant de notre vie. Pour toujours.



