Et 4 écrans de moins sur les Champs-Elysées !
L'UGC Triomphe vient de fermer définitivement ses portes, pour cause de loyer trop élevé. J'en suis bien triste. Et pas seulement parce que c'est mon grand-père qui a ouvert ce cinéma en 1939 (le Triomphe est resté dans ma famille jusqu'en 1971). Je suis triste parce qu'un cinéma qui ferme, c'est toujours une mauvaise (et irréversible) nouvelle, en particulier sur les Champs-Elysées où il devient si difficile de vendre autre chose que des chaussures de sport et des hamburgers. Certes, il reste encore 36 écrans sur l'avenue, ce qui continue d'assurer au public une certaine variété dans les films programmés et confère malgré tout au quartier une place de choix dans la vie cinématographique parisienne. Les choses cependant ne vont pas dans le bon sens et il est temps de tirer la sonnette d'alarme pour que cesse l'hémorragie !
Cochez la bonne case !
Quel bonheur dimanche soir que cette Volonté du mort (film d'épouvante méconnu de Paul Leni, petit bijou des débuts du cinéma, où humour et scènes macabres alternent à un rythme endiablé) accompagné en direct par une formation de douze musiciens et une chanteuse emmenés par Mauro Coceano ! Mais qu'était-ce au juste que cette séance ? Un bon film de patrimoine ? Un bon concert ? Mais les deux, autrement dit un ciné-concert ! Quelle tristesse aussi de voir que la salle aurait pu être beaucoup plus remplie... Nous étions près de 150 tout de même, mais la grande salle du Balzac abrite 400 fauteuils ! Que c'est difficile de décloisonner les genres, de faire passer l'idée qu'une salle de cinéma peut être un merveilleux lieu de concert ou de spectacle vivant ! Que ce qu'on entend dans la salle ou ce qui se joue sur scène peut être aussi intéressant que ce qui se passe sur l'écran ! Et ce n'est pas parce que nous vendons nos billets de (ciné)concert au même prix qu'un ticket de cinéma que nous ne pouvons pas (parfois) être au niveau de ce qui se programme sur les grandes scènes nationales... C'est juste que nous ne sommes pas dans la même "case".
Consommation sans limite ?
Pour cause de guerre de succession fratricide à Beaugrenelle, Marin Karmitz a claqué la porte et quitté le GIE Gaumont-MK2, laissant orphelines les cartes Le Pass. Et voilà que tout le monde se met à reparler des cartes illimitées, ce pavé lancé dans la mare par UGC il y a une dizaine d'années qui a profondément bouleversé les habitudes des spectateurs de cinéma... Que dire sur ce sujet qui nous concerne en premier chef mais sur lequel nous n'avons que peu de prise ? Les cartes illimitées, nous n'en goûtons guère la philosophie, elles tendent à dénaturer le rapport très privilégié qui peut s'établir entre UN spectateur et UN film au profit d'une simple logique de flux... Mais nous n'avons guère eu le choix : après une année 2005 catastrophique en termes de fréquentation, et quasiment au bord du dépôt de bilan, nous avons décidé d'accepter les cartes illimitées UGC et Le Pass. Après bientôt deux ans, plusieurs constats s'imposent : tout d'abord, il faut le souligner, nous entretenons d'excellentes relations avec les responsables Gaumont et UGC, qui se sont montrés très ouverts lors de notre arrivée dans le réseau et qui nous ont plutôt facilité les choses. Ensuite, nous avons vu revenir au Balzac des spectateurs qui nous avaient abandonnés pour cause de carte et qui s'en disaient désolés. Les entrées dues aux cartes illimitées représentent aujourd'hui 15% environ du total de nos entrées. Bien sûr, ce sont des places qui rapportent peu, mais elles rapportent tout de même plus que des fauteuils vides ! Avec internet, les DVD, la VOD, les modes de consommation culturelle ont changé, durablement sans doute. Je suppose qu'il faut s'y faire et s'adapter !!
Participez, votez !

Samedi matin, c'était la 24e édition du "goût du court !", les brunches du court métrage que nous avons créés au Balzac en 2000. Nous avons montré six films* réalisés par de jeunes auteurs francophones qui (presque) tous étaient présents, étonnés et ravis de se trouver dans une salle pleine un samedi matin à 10 heures. Eh oui, c'est ça le pari du "goût du court !". Nous attirons à un horaire difficile (parole d'exploitant) un public nombreux qui sait que les films que nous sélectionnons et programmons au Balzac sont tous intéressants, pour une raison ou une autre. Il sait qu'il sera surpris, charmé, ému, interpellé - et jamais déçu. Avec le "goût du court !", nous avons ouvert une case (comme ils disent à la télévision) pour les réalisateurs de demain. Et le public nous suit, c'est ce qui est formidable. Et non seulement il vient mais, à la fin de chaque séance, il vote massivement pour désigner ses films favoris. Heureux de participer, heureux d'être là, heureux qu'on lui demande son avis.
- Voici les films programmés samedi 9 : Décroche, de Manuel Schapira ; Mon miroir, de Nicolas Birkenstock ; En tus brazos, de FX Goby, Edouard Jouret & Matthieu Landour ; Ménagerie intérieure, de Nadège de Benoît-Luthy ; Une fille normale, de Laurette Polmanss ; Echo, de Yann Gozlan.
Une certaine histoire...

Avec L'Avocat de la terreur, on revisite, par la face sombre, toute l'histoire de la France de ces cinquante dernières années, et c'est d'abord ce qui rend passionnant - parfois glaçant - le nouveau documentaire de Barbet Schroeder (ci-dessus en photo lors d'une avant-première au Balzac). On croise, côté "terreur", les figures de Djamila Bouhired (passionaria et icône du FLN), Anis Nacache, Carlos ou Klaus Barbie, pour ne citer que quelques-uns des clients très particuliers de Jacques Vergès. Sur le célèbre avocat, justement, on n'apprend pas grand-chose de vraiment nouveau (on ne sait toujours pas avec certitude ce qu'il est devenu entre 1970 et 1978, même si le film semble écarter définitivement la piste Pol Pot au profit de la nébuleuse palestinienne). Mais on fait plus intimement connaissance avec l'homme. Pas critique, et le revendiquant, le documentaire laisse abondamment la parole à Jacques Vergès, confortablement mis ou remis en scène dans ses lieux de prédilection. On l'écoute avec intérêt et quelque fascination. Parfois même on rit, parce que l'homme est diablement séduisant et manipulateur, avec un aplomb incroyable et, oui, de l'humour. Et l'instant d'après, on réalise qu'on a ri alors qu'on vient d'entendre une horreur. Tout le charme retors et ambigu du personnage est ainsi démontré et démonté...
Public et spectateurs

Lu récemment dans Ciné-mélanges, ouvrage du cinéaste suisse Alain Tanner publié au Seuil et en librairie depuis le 3 mai : "Aujourd’hui, pour les cinéastes, le public est devenu l’ennemi. L’ennemi, ce ne sont pas les producteurs, les distributeurs, les exploitants ou les banquiers. Eux ne font qu’obéir à celui qui commande parce qu’il paie et qu’il va au cinéma comme un troupeau de moutons, à l’appel de la pub. Le public est une entité économique, une abstraction. C’est tout le monde, donc personne. Des consommateurs. Deux citations. La première, sauf erreur, est de Jules Renard : « Les critiques sont les soldats d’une armée en déroute qui se rendent avec armes et bagages à l’ennemi. Et l’ennemi, c’est le public. » Deuxième citation, d’un auteur inconnu : « A force de courir derrière le public, on finit par ne plus voir que son cul. » Il convient donc d’opposer à cette notion de « public », celle de « spectateur » : un individu, celui à qui l’on souhaite s’adresser en lui proposant un spectacle où il ne sera pas simplement un somnambule, mais un interlocuteur, et qui est prêt à faire un bout de chemin vers vous, qui sait par la façon dont le film lui parle qu’il n’est pas seulement un cochon de payant, mais quelqu’un qui est prêt à partager quelque chose avec vous. Les journalistes m’ont souvent demandé pour quel public je faisais des films. Je leur disais que je faisais des films d’abord pour moi-même et ensuite pour un spectateur. Spectateur, mon frère…"
Né en 1929 à Genève, Alain Tanner s’est affirmé comme le porte-drapeau du « nouveau cinéma suisse » et comme une des figures majeures du cinéma d’art et d’essai européen. Trois de ses films sont sortis au Balzac : Les Années Lumière (1981), No Man's Land (1985) et L'Homme qui a perdu son ombre (1992).



